Depuis septembre, vous utilisez des outils d'intelligence artificielle et vous constatez ce qu'ils savent faire — et ce qu'ils ne savent pas. Il est temps de comprendre de quoi on parle. L'IA n'est pas née en 2022 : c'est un domaine scientifique de plus de soixante-dix ans, traversé de grands espoirs, de deux périodes de découragement, et d'une accélération récente. Cette séance pose le vocabulaire et la chronologie ; nous ouvrirons la boîte plus tard dans l'année.
✍️ Question 1 : Sans réfléchir longtemps, citez trois intelligences artificielles que vous avez utilisées dernièrement (à défaut, citez-en une ou deux). Gardez votre liste : nous y reviendrons.
L'intelligence artificielle regroupe l'ensemble des techniques qui permettent à une machine d'effectuer des tâches qui, si elles étaient réalisées par un être humain, nécessiteraient de l'intelligence.
Reconnaître un visage, traduire un texte, jouer aux échecs, conduire une voiture, répondre à une question : toutes ces tâches relèvent aujourd'hui de l'IA. L'IA n'est donc pas une technologie unique, mais un domaine qui regroupe des approches très différentes. On distingue deux grandes catégories.
| IA étroite (ou IA faible) | IA générale | |
|---|---|---|
| Ce que c'est | très performante sur une tâche précise, incapable d'en sortir | capable de raisonner et d'apprendre de façon aussi souple qu'un humain |
| Exemples | reconnaître des images, jouer aux échecs, traduire, écrire du texte | les IA des films : Terminator, 2001, l'Odyssée de l'espace |
| Aujourd'hui | tout ce que nous utilisons | personne ne sait si, ni quand |
✍️ Question 2 : Reprenez votre liste de la question 1 et classez chaque élément dans l'une des deux colonnes. Que constatez-vous ?
✍️ Question 3 : Un programme qui bat le champion du monde d'échecs vous sera-t-il utile pour rédiger un courriel ? Expliquez pourquoi, avec le vocabulaire du tableau.
Regardez la vidéo ci-dessous, qui retrace soixante-dix ans d'histoire de l'IA, puis répondez aux questions 4 et 5. Le texte qui suit les questions reprend le contenu de la vidéo : servez-vous-en pour vérifier vos réponses, ou à la place de la vidéo si vous ne pouvez pas l'écouter.
▶️ Source : https://youtu.be/xwIt66NcVAM
✍️ Question 4 : Complétez la frise chronologique. Pour chaque date, ne vous contentez pas d'un nom : expliquez en une phrase ce qui se passe. Par exemple, « systèmes experts » ne suffit pas, il faut dire ce que c'est.
| Année | Événement — résumé en une phrase |
|---|---|
| 1950 | |
| 1956 | |
| 1966 | |
| années 1970 | |
| années 1980 | |
| 1997 | |
| 2012 | |
| 2017 | |
| 2022 |
✍️ Question 5 : Les deux hivers de l'IA ont une cause commune. Laquelle ?
1950 — la question de Turing. Le mathématicien britannique Alan Turing demande : « une machine peut-elle penser ? » Il propose un test, appelé test de Turing : si une machine tient une conversation écrite sans qu'un humain puisse la distinguer d'un autre humain, on pourra dire qu'elle « pense ». Turing est aussi l'un des pères de l'informatique, et il a contribué à décrypter la machine allemande Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le test de Turing : derrière le mur, un humain et une machine. Saura-t-il les distinguer ?
1956 — la naissance du mot. L'expression « intelligence artificielle » est employée officiellement pour la première fois, par John McCarthy, lors d'une conférence au Dartmouth College, aux États-Unis. C'est le point de départ de la discipline.
Dartmouth, été 1956 : la naissance officielle de l'« intelligence artificielle ».
Photos : Dartmouth Hall, Kenneth C. Zirkel (CC BY 4.0) ; John McCarthy, « null0 » (CC BY-SA 2.0) — Wikimedia Commons.
1966 puis les années 1970 — ELIZA, et le premier hiver. Le programme ELIZA simule un dialogue avec un psychologue. Les utilisateurs sont bluffés, jusqu'à comprendre qu'il se contente de reformuler leurs phrases en questions. Les programmes de l'époque reposent sur des règles écrites à la main, qui s'effondrent dès que le monde réel devient complexe. Les promesses ne sont pas tenues, les financements se tarissent : c'est le premier hiver de l'IA, une période où l'argent et l'intérêt se retirent, et où la recherche tourne au ralenti.
Un dialogue avec ELIZA : le programme reformule les phrases de l'utilisateur en questions.
Photo : Joseph Weizenbaum, Rochester Institute of Technology (domaine public), Wikimedia Commons.
Les années 1980 — les systèmes experts, puis le deuxième hiver. Les systèmes experts encodent le savoir de spécialistes sous forme de règles (« si la température dépasse 38 °C et que le patient tousse, alors… »). Utiles en médecine ou dans l'industrie, ils sont coûteux, rigides et incapables d'apprendre. Faute de résultats à la hauteur, les entreprises s'en détournent et les financements s'effondrent : comme dans les années 1970, c'est un nouvel hiver, le deuxième hiver de l'IA.
Un système expert : des règles « si… alors… » écrites à partir du savoir de spécialistes.
Les années 1990-2000 — apprendre à partir de données. Une idée change tout : plutôt que d'écrire des règles, laisser la machine apprendre à partir d'exemples. C'est l'apprentissage automatique (machine learning), porté par la puissance de calcul et la masse de données d'Internet. En 1997, l'ordinateur Deep Blue bat le champion du monde d'échecs Garry Kasparov.
Apprendre à partir d'exemples : on ne programme plus les règles, on montre des exemples à la machine.
2012 — l'apprentissage profond. Des réseaux de neurones artificiels organisés en couches successives remportent un concours de reconnaissance d'images avec une avance sans précédent. Reconnaissance vocale, traduction, analyse d'images médicales suivent en quelques années.
Un réseau de neurones profond : l'image traverse plusieurs couches de neurones artificiels.
Un réseau de neurones, c'est quoi ? C'est un programme formé d'un très grand nombre de petites unités de calcul, les « neurones », reliées entre elles et rangées en couches. Chaque neurone reçoit des nombres, les combine et transmet un résultat à la couche suivante. Le principe s'inspire, de loin, du cerveau humain, où des milliards de neurones s'échangent des signaux. Pour apprendre, le réseau ajuste la force de chaque connexion, exemple après exemple. On parle d'apprentissage profond quand les couches sont nombreuses.
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Un neurone artificiel s'inspire, de loin, du neurone du cerveau : des nombres entrent, un nombre sort.
2017 puis 2022 — l'IA générative. En 2017 est publiée l'architecture Transformer, à la base des grands modèles de langage. En 2022, ChatGPT fait entrer l'IA générative dans le quotidien : cent millions d'utilisateurs en deux mois — il avait fallu deux ans et demi à Instagram.
100 millions d'utilisateurs : deux mois pour ChatGPT, deux ans et demi pour Instagram.
Revenons à la question de Turing. Vous allez la trancher vous-mêmes.
Voici six textes courts. Trois ont été écrits par de jeunes adultes, trois par des modèles de langage. Tous répondent à la même consigne. Voici le prompt exact donné aux modèles ; les humains ont reçu le même texte, sans le début en gras :
« Tu es un jeune adulte et on te demande de raconter en une centaine de mots un souvenir de rentrée scolaire au lycée. Réponds comme tu le ferais vraiment : un souvenir précis qui t'est arrivé à toi, avec tes mots, sans chercher à faire joli et sans conclusion. »
Le début du prompt demande au modèle de se faire passer pour un humain : c'est exactement la règle du jeu imaginé par Turing. Vous jouez l'interrogateur.
✍️ Question 6 : Lisez-les. Individuellement, sans échanger : pour chacun, décidez humain ou machine, et notez dans le tableau (en-dessous) l'indice qui vous a décidé.
Texte 1 — Le jour de ma rentrée en seconde, je suis arrivé au lycée avec dix minutes d'avance et je me suis quand même perdu. Je tournais dans les couloirs avec mon emploi du temps plié dans la main, en essayant de faire semblant de savoir où j'allais. J'ai fini par entrer dans une salle où tout le monde était déjà assis. Le professeur m'a demandé mon nom, puis il a regardé sa liste : ce n'était pas ma classe. En sortant, j'ai croisé deux élèves qui riaient parce qu'ils avaient vu la scène à travers la vitre. Après, j'ai trouvé la bonne salle, mais il n'y avait plus de place au fond.
Texte 2 — C'était le jour de la rentrée 2018. Je ne connaissais personne dans la classe. J'entends une personne parler derrière moi, elle dit aimer les chiens et les chevaux. Je me retourne, je lui dis que moi aussi ! 8 ans après, nous sommes encore de très bonnes amies malgré les déménagements (elle habite au Vietnam désormais), les vies professionnelles différentes, les parcours de vie qui ne se ressemblent pas ! Ce jour de septembre 2018 est née une grande amitié qui perdurera encore longtemps, je l'espère. En tout cas, c'est tout ce que je nous souhaite pour les années à venir.
Texte 3 — Je me rappelle très bien de ma rentrée en classe de Seconde, et pour cause : aucun camarade de mon collège dans ma classe et béquilles pour me déplacer. Je m'étais fracturé la cheville pendant l'été lors d'un match de foot, mon plâtre venait d'être retiré mais je ne pouvais pas encore plier mon pied. Chose assez drôle que mes camarades ne comprenaient pas : je montais sans béquilles les escaliers car je n'avais pas besoin de plier le pied mais j'en avais besoin pour me déplacer autrement. Par chance, je pouvais effectuer ma rééducation juste à côté du lycée, car il était collé au stade de mon club de foot.
Texte 4 — Le premier jour de ma seconde, j'étais arrivé en avance pour rien, du coup j'ai traîné devant le lycée une demi-heure comme un idiot. Il pleuvait, mon cartable neuf sentait le plastique et j'avais mis un pull que ma mère avait choisi et que je détestais déjà. Une fille de ma classe avait perdu son emploi du temps dans la flaque, on l'a séché ensemble sur le radiateur de la permanence. On a parlé de rien, mais c'est encore avec elle que je mangeais à la cantine trois ans après.
Texte 5 — Le jour de la rentrée, ma nouvelle prof de maths nous avait donné les consignes pour acheter deux cahiers, l'un avec des grands carreaux, l'autre avec des petits. Ce jour-là, j'avais été un peu distraite par la couleur de ses cheveux teints en orange vif, ses yeux verts perçants et sa robe noire. On aurait dit une sorcière. Quelques jours plus tard, quand je lui ai montré mes nouveaux cahiers, elle a soudainement rapproché son visage du mien et, en me regardant droit dans les yeux, les sourcils froncés, m'a dit : « J'avais dit 24x32 ! » Elle m'a fait grave peur !
Texte 6 — Je me rappelle surtout de celle de Première. Je me suis pointé devant les listes affichées sur les vitres du hall, trempé à cause de la flotte, à chercher mon nom au milieu de tout le monde qui jouait des coudes. Je suis tombé sur la 1re S3 et j'ai tout de suite balayé les prénoms pour voir si mes potes y étaient. Pas un seul. Le pire, c'est quand on est rentrés en classe et que le prof de maths nous a distribué un test de positionnement d'entrée de jeu, sans même se présenter. J'étais assis au premier rang à côté d'un mec que je connaissais ni d'Ève ni d'Adam, à essayer de me rappeler comment on faisait une division de polynômes.
| Texte | Mon verdict | L'indice qui m'a décidé |
|---|---|---|
| 1 | ||
| 2 | ||
| 3 | ||
| 4 | ||
| 5 | ||
| 6 |
✍️ Question 7 : Votre enseignant révèle les bonnes réponses et calcule le score de la classe. Quel pourcentage de bonnes réponses obtenez-vous ? Quel score aurait obtenu quelqu'un qui aurait répondu complètement au hasard ?
✍️ Question 8 : Quels sont les indices qui fonctionnaient réellement ? Lesquels vous ont trompés ?
Le style, c'est le prompt qui le décide. Avec la consigne seule, « Raconte en une centaine de mots un souvenir de rentrée scolaire. », sans rôle ni précision, le modèle Gemini a écrit :
« L'odeur de l'encaustique et du papier neuf envahissait la classe. Chaque premier septembre, c'était le même rituel : le froissement des cahiers vierges, l'alignement impeccable des crayons bien taillés et ce léger pincement au cœur face au tableau noir encore propre. On cherchait du regard les copains de l'an dernier, espérant secrètement être assis à côté du meilleur ami. Le maître inscrivait la date d'une écriture fluide, la craie crissant doucement sur l'ardoise. Les vacances s'évaporaient déjà dans le cliquetis des trousses qu'on ouvrait. Une nouvelle année commençait, chargée de promesses, de rires à venir et de pages blanches à remplir. »
Des odeurs, un tableau noir, une dernière phrase qui conclut : c'est le style d'une rédaction appliquée, celui qu'un modèle adopte quand on ne lui demande rien de plus. Le même modèle, avec le prompt complet, a écrit l'un des textes que vous venez de lire. Le style n'est donc pas une signature de la machine : il se commande, comme le reste.
✍️ Question 9 : Supposons que la classe n'ait pas su distinguer de façon fiable. Cela prouverait-il que ces textes ont été « pensés » ? Répondez en trois lignes, en utilisant ce que vous savez du test de Turing.
À retenir — Ne pas distinguer une IA d'un humain ne prouve rien sur ce qu'elle comprend. Le test de Turing mesure ce que la machine produit, pas ce qu'elle pense.
Complétez les pointillés avec les mots : hivers · 2022 · prompt · domaine · comprendre · étroite · 1956 · générative · indistinguable · apprentissage profond · générale · 2012
Ce qu'on réinvestit dans le projet
Lors de la séance Enquête de besoins, une IA rédige un questionnaire pour nous. Vous savez désormais deux choses utiles : elle est étroite — elle ne connaît que le langage —, et elle a été entraînée sur des textes déjà écrits. Elle ne connaît donc pas les problèmes de notre lycée : c'est pour cela qu'il faut aller les demander.
Les parties 2 et 3 s'appuient sur le cours de David Roche : SNT, séquence 5, cours 5.1 « Introduction », publié sous licence CC BY-SA 4.0. Cette séance et sa vidéo en sont une adaptation : elles sont publiées sous la même licence, CC BY-SA 4.0.